20 juin 2019 : Chronique sur le livre de Christian Garcin et Tanguy Viel : Travelling - un tour du monde sans avion.

Le livre dont je vais parler ici n’aura pas été pour moi qu’un livre de « libraire » ou de « bibliothèque » comme c’est habituellement le cas, mais un livre d’ « expérience » ou tout simplement de « vie ». Il s’agit du livre de Christian Garcin et Tanguy Viel : Travelling – Un tour du monde sans avion, sorti aux éditions JCLattès, que je viens de lire avec délectation.

J’ai déjà parlé du passage de Christian Garcin et Tanguy Viel à Novossibirsk, et cela a fait l’objet d’un blog. Ensuite il y a eu des échanges de mails avec Christian dont une des préoccupations était de définir ce qui a pu motiver notre amour du voyage, - ce à quoi j’ajoutais quelques questionnements à propos de mon actuelle condition de voyageur arrêté en chemin. Il est donc tout naturel pour moi de chroniquer ce livre qui était en cours d’écriture lors de notre rencontre à Novossibirsk. Un livre écrit à quatre mains à la suite d’un voyage autour du monde, un long voyage ayant duré trois mois.

Bien sûr on pourra s’étonner que trois mois de voyages, quatre mains et un tour du monde arrivent à se condenser dans un livre d’à peine 300 pages. Mais le format a orienté les auteurs vers une vision du monde, au sens propre du terme, de deux voyageurs qui ont pu prendre trois mois pour à la fois voyager et poursuivre une réflexion de haute tenue sur ce que l’empreinte du monde traversé, dans sa permanence et sa contemporanéité, va laisser en eux.

On peut difficilement éviter de songer à ces voyageurs qui ont, bien qu’ils en aient été étrangers, inventé la notion même de « tourisme ». C’est pourquoi j’ai envie d’évoquer comment le sociologue du tourisme Jean-Didier Urbain définit l’origine de ce mot, ou plutôt de cette pratique culturelle, le « tourisme ». Pour Jean-Didier Urbain, tout a commencé au XVIIIème siècle par une pratique recommandée aux jeunes nobles anglais lorsqu’ils avaient terminé leurs études. Un « tour », oui, mais pas encore du monde. Il s’agissait d’un tour d’Europe qui généralement durait une année. Cette tradition s’est visiblement poursuivie puisqu’il m’est arrivé de croiser des jeunes anglophones, et notamment des Australiens, qui faisaient ainsi, à la fin de leurs études, un tour des capitales d’Europe avec le guide « Le monde pour cinq dollars par jour » en poche. Cette idée de « tour » d’Europe a donc permis l’invention des mot « tourist », puis « tourism », deux mots anglais qui vont traverser la Manche quelques années plus tard.

Avec Christian Garcin et Tanguy Viel, nous partons pour un tour du monde, mais ce choix résolu de ne pas prendre l’avion n’est pas sans rapport ni avec la façon de voyager des premiers « tourists » ni de la tradition de ces pionniers du voyage de laisser, après, une trace - carnets de voyage ou chroniques - sur les observations faites « à l’étranger ».

On pourrait encore rapprocher la démarche des deux auteurs du mouvement qui a suivi le « tour d’Europe » des jeunes lords anglais. C’est encore Urbain qui nous en parle, lorsqu’au XIXème siècle une classe de privilégiés, généralement rentiers et lettrés, s’ingéniaient à découvrir le monde en profitant des nouveaux moyens de transport - et notamment le train et le paquebot. Là encore un livre surgit souvent au retour, comme le premier livre de voyageur portant le mot « touriste » dans son titre, celui que Stendhal publie en 1838 : Mémoires d’un touriste. De cet ensemble de productions souvent de qualité, de l’irradiation de ces pratiques à la mode dans le petit monde des élites, se développera peu à peu une culture du voyage, s’opposant radicalement à une réplique d’un personnage de Becket citée par Tanguy Viel : « On est cons, mais pas au point de voyager pour le plaisir » ! Cette remarque n’est pas en soi absurde. Comme l’écrit encore Urbain, le plaisir de voyager n’est pas naturellement présent chez l’homme. C’est un goût né d’une pratique et d’une sensibilisation culturelles.

C’est d’ailleurs un trait assez intéressant de ce projet de tour du monde que les deux auteurs s’opposent au départ dans leur pratique du voyage. En effet l’un des deux, Christian Garcin, est un voyageur passionné dont les voyages sont à l’origine de la majorité de ses livres, tandis que l’autre s’avoue sans ambages un sédentaire confirmé. Le projet vient du premier, on s’en sera douté, et l’autre s’est laissé séduire. On en revient donc à la dimension culturelle du goût du voyage : rien d’inné en la matière, pour vouloir voyager tout voyageur aura d’abord besoin d’être séduit.

Un autre aspect intéressant du livre c’est la notion de « reconnaissance ». Il faudrait, pour parler de cela, revenir encore à Jean-Didier Urbain et à son article magistral sur la question : Lieux, liens, légendes – Espaces, tropismes et attractions touristiques. Dans cet article, l’ethno-sociologue analyse les différentes étapes nécessaires pour que ce qu’il nomme une « étendue », c’est-à-dire un espace sans marque ni repère, aboutisse à ce qu’il appelle « un lieu », sous-entendu un lieu touristique. Pour le sociologue il ne peut y avoir de lieu touristique sans que l’étendue de départ soit d’abord passée par le traçage, la démarcation socio-géographique, pour devenir un « espace », et ensuite par ce que j’appellerais, pour faire vite, un « légendage ». C’est-à-dire un ensemble de récits, de productions artistiques ou de légendes populaires, qui vont amener un espace à devenir un centre d’intérêt, et ainsi provoquer le désir, chez de potentiels voyageurs, de venir le visiter.

Cet aspect n’est pas absent de la démarche des deux écrivains ayant réalisé ce lent travelling autour du monde. On s’aperçoit en effet que la recherche de confrontation entre une « culture du monde » que possède chacun des deux auteurs, et le monde lui-même, est une partie importante du livre. Les deux auteurs en effet excellent à partager leur érudition qui nous permet de partager avec eux un double voyage, l’un terrestre, l’autre intérieur. Ce que le lecteur partagera avec délectation. A l’occasion de leur traversée du monde, Christian et Tanguy nous invitent à partager le déchiffrage des différentes « légendes » que cette traversée ranime progressivement. En cela ils sont « touristes » de tous les temps. Mais là où ils dépassent cette notion, c’est lorsqu’ils se mettent à leur tour à composer de nouvelles visions, de nouvelles légendes… C’est en cela que le voyage sera toujours une démarche culturelle. On va vers un lieu parce que s’est formée autour de lui une lisibilité, que ce soit à l’occasion d’un ou plusieurs événements historiques, films, romans, ou plus sommairement événements sportifs, liens familiaux ou amicaux. Mais présents dans ce lieu, et si peu qu’on soit en mesure de produire de nouveaux signes, de nouvelles légendes, on s’en va enrichir les lieux visités d’un nouveau magnétisme, - et notamment si l’on est déjà un auteur avec une réputation derrière soi, ce qui est le cas de nos deux auteurs.

Le résultat, dans « Travelling », c’est qu’on peut dire qu’il va, à sa façon, changer la face du monde. La traversée des Etats-Unis d’Est en Ouest, dans des terres dont on parle rarement, sinon pour en dire que « c’est, en gros, le pays de rednecks, des plaines à bétail et des électeurs de Trump », les deux auteurs se mettent au diapason pour réveiller la présence de ses premiers habitants dont la signature se trouve partout à travers les noms qu’ils ont laissés, - qu’ils soient d’une rivière, d’un village ou de quelque montagne. Et Tanguy Viel de conclure par un trait saillant et quelque peu désabusé : « Le problème, quand on commence à penser l’Amérique du point de vue des Indiens, c’est que toutes les autres choses qu’on pourrait aimer d’elle s’écroulent ». J’ai pour ma part été impressionné par la photographie qui conclut le chapitre américain. Il s’agit de la photographie d’un ensemble de pétroglyphes présents sur un rocher. Pour faire régulièrement la visite des parcs d’Outch-Enmek ou d’Aktach, en Altaï, il est évident qu’un lien fort existe entre ces pétroglyphes américains et ceux que l’on trouve dans beaucoup de lieux sibériens. On le sait, les amérindiens et les premiers peuples sibériens sont au départ un même peuple...

On voit bien que ma chronique est dominée par ma préoccupation de guide et de tour opérateur (c’est la législation russe qui définit mon activité ainsi), et que je ferai volontairement l’impasse sur l’ambiance particulière d’une traversée de l’Atlantique en porte-container, du parcours de l’origami des montagnes japonaises, ou du mythe devenu mortel de Shanghai, ce qui inspire à Tanguy cette phrase saisissante : « C’était un dimanche matin et voilà que je suis entré dans la mort de Shanghai ». Je suis effectivement trop préoccupé de Sibérie pour trouver le temps de relever les passionnantes observations de Christian Garcin sur le monde chinois, et l’on me pardonnera cette précipitation vers la page 217 dans laquelle le même Christian écrit « j’ai senti monter en moi un sentiment de chaude familiarité, comme si je rentrais dans un lieu connu et aimé : j’étais bien – et heureux de me retrouver là. » Des mots que je partage, connaissant le charme particulier de cet « immense désert d’homme » dans lequel j’ai choisi de m’expatrier. Un « monde profond » dont Tanguy essaie de tracer les contours tout aussi familiers que difficiles à définir, un monde peuplé par des êtres contradictoires, surprenant autant par leur austère froideur quand ils ont choisi de ne pas être aimables, par leur « brusque sensibilité », ou par « [leur] relation, à la fois passionnée et douloureuse, omniprésente, à l’histoire et à la littérature ». Mais quand la porte de la veille cabane en bois où ils passeront la nuit se referme, Christian soupire « Je m’y sens bien. Je m’imagine dans la cabane de Baba-Yaga dessinée par Bilibine, et m’attends presque à la sentir bouger, se déplacer sur ses pattes de poule ». Peut-être est-ce finalement cela la joie éprouvée à visiter la Sibérie, celle de retrouver le bonheur et le bien-être des contes de notre enfance.

Le livre finira par revenir au point de départ des deux écrivains français. Mais peut-être vais-je encore une fois m’arrêter en chemin et laisser le lecteur terminer seul les dernières pages du livre, avec, dans le jeu des décalages horaires et du réajustement des montres, la disparition d’une journée… Peut-être pour ma part m’arrêterai-je à cette soirée, gentiment évoquée par les auteurs, où nous sommes allés dîner ensemble, avec une jeune recrue de l’Alliance Française, Elena, qui s’occupe notamment d’accueil et de communication, et de son amie poétesse. C’était au restaurant Pietchki Lavotchki, qui a emprunté son nom à un film de Choukchine, un écrivain, réalisateur et interprète que la France n’a jamais véritablement accueilli alors qu’il était adulé en Russie. Un film où il est encore question de voyage, un long voyage en train pour un jeune couple à qui, au début du film, les habitants d’un village d’Altaï déconseillent cette folie de vouloir traverser la Russie pour aller en vacances ! Encore une histoire de… quoi ? Voyageurs ? Touristes ? Les voyageurs ne sont-ils pas des touristes ? Pour Jean- David Urbain il n’y a pas de différence. Peu importe en fait cette différenciation, en revanche il importe énormément que ces deux voyageurs, Christian et Tanguy, fussent écrivains, et qu’en écrivant leur livre ils donnent au voyage une profondeur qui, je l’espère, inspirera d’autres voyageurs, se mettant à envisager le voyage sous un mode actif, non seulement lors d’excursions et d’éventuelles randonnées, mais dans une interrogation profonde sur le monde où l’on vit, sous notre rapport avec les terres qui se succèdent et les hommes qui les habitent, sur le cours du temps qui a engendré une réalité qui reste encore et toujours à déchiffrer. Cette soirée partagée avec les deux écrivains restera un souvenir pour ceux qui y étaient présents, un de ces moments qui devraient faire la joie de tous les voyageurs, et peut-être de quelques touristes, lorsque le voyage est l’occasion de rencontrer ceux qui vivent dans les endroits traversés et de partager un moment privilégié d’échange, de compréhension et de partage. C’est peut-être cette somme de moments privilégiés, tout au long de leur tour du monde, qui va conduire les voyageurs à ressentir vers les trois quarts de leur voyage, là où surgissent les Sirènes dans le voyage d’Ulysse, une ivresse indescriptible voire même inquiétante, « en quoi il ne faut pas abuser de la profondeur : elle se répand comme une vaste nuit dont il advient que le fil qui nous maintenait en relation avec la surface menace de se rompre, et alors c’en est fini de revenir un jour. »

Bien sûr, trois mois de voyage laissent une trace profonde, et quelques phrases dont on se délecte en passant : « A vrai dire, tout notre voyage lui-même n’est que cela, un lent travelling qui dans sa lenteur même pénètre comme une pluie fine dans le sol de chaque kilomètre parcouru » ou encore « Après trois mois de voyage (…) certains lieux emblématiques, jusqu’alors parfaitement étanches les uns aux autres, isolés dans le mystère de leur unicité (Monument Valley, la Grande Muraille, le Pavillon d’or, la Cité interdite, Hiroshima, le lac Baïkal), ont fini par se toucher et par dessiner dans l’espace mental de nos géographies intimes une nouvelle géométrie qui, loin d’abolir les différences, les révèle et les rehausse selon une mesure inédite ». On finit par ne plus savoir qui écrit, de celui qui semble chercher dans ses phrases la pureté du diamant, la forme pure jusqu’à l’ascèse, ou de celui tenté par le velouté de la chair, voire par la volupté de l’instant. En tout cas ce livre est un voyage qui pourrait ouvrir sur un autre désir de voyager, vers des destinations nouvelles, et c’est en quoi nous tenions tant à l’intégrer dans notre univers de rêves et de voyages.

  -   Écrivez-nous !  -   Retour en haut de page et au sommaire  -